Depuis ce début d'année 2026. Les affiches électorales tapissent les murs d’une France fatiguée. Derrière les sourires figés des candidats, une autre réalité se joue : celle d’une société en crise d’essence, où les mots du pouvoir se font miroir d’une domination qui ne dit plus son nom. Les municipales ne sont plus une célébration démocratique, mais un rituel vide — la mise en scène d’un consensus épuisé.
On nous parle d’ordre, de responsabilité, de sécurité. Ce lexique n’est pas neuf. Il a simplement changé de visage, comme la bourgeoisie change de masque quand son règne chancelle. C’est le vieux monde qui se redresse sur ses béquilles, rejouant ses refrains réactionnaires pour conjurer la peur du changement.
“Travail, Famille, Patrie” — Martine Vassal la répète sur un plateau télé, sans conscience du poison qu’elle ravive.
Cette formule, forgée dans la forge sombre de Vichy, n’est pas un simple mot d’ordre conservateur. C’est une architecture de domination : le travail comme instrument d’exploitation, la famille comme outil de reproduction sociale, la patrie comme totem pour détourner la colère de classe.
Et comme dans tout déclin idéologique, les héritiers du capital empruntent au pire de leur tradition. Aurore Bergé, elle, exhume Charles Maurras pour fustiger “l’anti-France”. Rien d’étonnant, en vérité. Quand la légitimité du système politique vacille, il cherche refuge dans la mythologie nationale. Ceux qui ont mené la dérégulation du monde reprennent aujourd’hui les habits de gardiens de la civilisation. C’est le dernier stade du mensonge bourgeois : se prétendre rempart contre le chaos qu’ils ont eux-mêmes créé.
Trotsky l’avait écrit, dans La Révolution trahie : quand les institutions se dévitalisent, quand le langage politique se vide, le fascisme s’avance comme une caricature de l’ordre. Ce n’est pas une erreur du système ; c’est son instinct de survie. La fascisation, en 2026, c’est la réponse organique d’un capitalisme sénescent à sa propre décomposition. Les médias entretiennent l’illusion du débat : mais les élections locales ne font que redistribuer les postes au sein du même appareil d’État, celui qui protège la propriété privée et la hiérarchie sociale.
Sociologiquement, la fracture est visible : d’un côté, une classe moyenne effrayée par le déclassement ; de l’autre, un prolétariat éclaté, précarisé, qui n’a plus de représentation politique stable. Entre les deux, les classes dominantes occupent l’espace symbolique — imposant leurs mots, leurs récits, leurs pseudo-valeurs.
C’est l’hégémonie culturelle bourgeoise décrite par Gramsci, mais dans sa phase terminale : celle où la classe dominante conserve le pouvoir par inertie historique, sans projet collectif autre que sa survie.
Pourtant, sous la cendre, la braise demeure. Dans les quartiers, dans les luttes écologistes, dans les syndicats ressuscités de leurs cendres ou les assemblées de base, se dessine autre chose : une conscience qui refuse la fatalité. Ce sont les germes de ce que Trotsky appelait “le parti de la révolution permanente” : non pas une organisation close, mais une énergie transversale, une volonté de recomposer le réel.
Oui, nous vivons un moment dramatique — mais dans le drame naît la possibilité du renouveau. Le théâtre électoral se délite, mais les spectateurs peuvent encore quitter la salle. Pour briser l’illusion, il faut cesser d’attendre un sauveur et recommencer à penser collectivement. Penser, débattre, lutter, produire nos propres institutions du commun.
Car la fascisation n’est pas une fatalité : c’est un avertissement. Et chaque mot volé au langage des dominants est une victoire arrachée à leur empire symbolique. Le combat de 2026 ne se jouera pas seulement dans les urnes — il se jouera dans la reconquête du sens même du mot humanité.


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